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© Samuel Zarka

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Esthétique et symbolique, Rousseau, Kant, Hegel...

C'est quoi l'esthétique ? Réponse avec Kant et Hegel

Pour comprendre l’esthétique, il ne s’agit pas seulement de considérer ce qu’ont écrit les auteurs sur ce sujet, mais d’analyser des expériences esthétiques effectives, des siennes en propre comme de ce que l’on connaît de celles des autres — y compris les auteurs, donc. Ces expériences doivent être analysées à la fois sur leur versant subjectif et objectif, c’est-à-dire en tant que ce qui est vécu subjectivement par le sujet comporte dans le même temps une structure commune à tous les sujets.

L’esthétique, de Kant à Hegel

1) Kant : l’esthétique comme réconciliation de la Raison avec elle-même

Avec Kant, le jugement esthétique — ou jugement de goût — consiste en l’énoncé : c’est Beau ; et ce jugement prétend à l’ »approbation universelle. Ce dernier aspect exprime qu’il y va, avec le jugement de goût, de bien davantage que d’une vaniteuse prétention. Cette prétention à l’universalité exprime que ce qui est en jeu dans le jugement esthétique subjectif excède la subjectivité, concerne l’objectivité. Or qu’est-ce que l’objectivité avec Kant? — Ce qui est commun à tous les sujets.

Comprendre cette objectivité, chez Kant, nécessite de passer aussi par sa théorie de la connaissance et par sa théorie morale. Dans la première, il est fait scission entre le phénomène, subjectif, et le noumène, objectif. Pour une synthèse sur ce point, cf. Art contemporain : le concept.

Dans la seconde, le noumène est connu impérativement, selon l’impératif catégorique, sans pour autant pouvoir faire l’objet d’un savoir scientifique : l’impératif catégorique s’impose universellement, à tous les sujets.

Du moins, sa formulation de base est-elle : agis seulement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle (Fondement de la métaphysique des mœurs, introduction). Si un tel impératif s’impose à un sujet, il est légitime d’en déduire un savoir rationnel pratique, de l’universel. Ce savoir concerne 1) l’universel car son objet est un principe moral inconditionnel. Ce savoir est 2) pratique, car c’est un savoir pour l’action. Ce savoir est 3) rationnel en ceci qu’il organise la pratique, en la polarisant ; la Raison se présente comme Idée, celle de la raison pure (c’est-à-dire, dont le principe s’impose indépendamment de l’expérience) pratique qui s’impose au sujet. Cette imposition est 4) objective : tout sujet connaît cet impératif.

(Soit dit en passant, en choisissant de consentir ou non à cet impératif, l’homme fait l’expérience de la liberté.)

(Le caractère à la fois impératif et inaccessible de l’acte moral de Kant implique une tragédie de la politique : si l’acte moral pur est inatteignable en pratique, la contradiction ultime qui scinde le corps social est d’autant plus irrémissible.)

La disjonction entre noumène inatteignable de la connaissance et noumène inatteignable dans l’action se réconcilie dans l’esthétique : ce qui se présente comme Beau est objectif autant qu’il est subjectif. S’il est objectif, c’est parce qu’il sollicite la sujet dans sa structure, commune à tout sujet (c’est le jeu libre de l’entendement et de l’imagination).

Mais cette caractérisation des conditions d’effectivité du jugement esthétique, jugement de goût, sont par trop formelles pour permettre de comprendre ce qui s’y joue. Kant donne d’autre indications.

2) Kant : l’esthétique en-deçà et au-delà de la Raison

Goût et dégoût : ce sont les deux limites du plaisir esthétique qui viennent d’être énoncées. En effet, Kant le remarque, l’expérience esthétique procure un plaisir : cela me plait. C’est en cela qu’il s’agit d’un jugement subjectif.

Kant propose de comprendre ce plaisir comme désintéressé. C’est une faille de sa théorie. Car il n’y a pas de plaisir désintéressé. Il n’y a pas non plus de plaisir qui ne soit déterminé, objectivement.

Expliciter ces deux derniers énoncés, c’est dire que Kant ignore l’inconscient (de Freud, de Hegel) et poser la question de l’être de la détermination objective.

a) Premier énoncé :  « Il n’y a pas de plaisir désintéressé. »

En fait, tout plaisir est possibilité (« faculté » dans le langage kantien) produite par l’histoire totale (c’est-à-dire à la fois subjective et objective) du sujet. Faire la genèse de la faculté de ressentir passe par la physiologie et par l’anthropologie. La physiologie, comme partie de la biologie, science des dynamiques de la nature. La physiologie est alors biologie du corps humain. L’anthropologie, comme science de l’homme, dans son acception la plus générale. Cette anthropologie est alors enquête historique, sociale et culturelle des déterminations de la sensibilité du sujet, notamment de sa faculté de ressentir. Et on voit qu’on touche déjà à ce qu’il y a de dynamique dans l’objectivité.

Cette enquête peut s’étayer sur des exemples empiriques — des « cas ». Mais ces cas eux-mêmes renvoient au logique. Dans chaque cas, c’est la dynamique qui est à l’œuvre, or la dynamique est cohérente (y compris dans son incohérence).

(À nouveau, la Réel est Rationnel et le Rationnel est Réel.)

(La « sensibilité » est ici un terme ambigu. Je l’emploie dans le sens esthétique du terme, c’est-à-dire en ce qui concerne la faculté de ressentir. Pour la sensation non esthétique, le sentir, j’emploie le terme sensitivité ; encore en deça, pour le simple dispositif physiologique du sentir, le terme sensorialité.)

(En tous les cas, et à terme, dans le cas de l’homme, critiquer la partition science de la nature/science de l’homme, car la « science de la nature » est une production humaine, et le monde humain ne comporte pas de « couche brute » exempte de signification. La réalité humaine est entièrement pénétrée d’humanité (ce que Hegel appelle l’Esprit).)

b) Second énoncé : « Il n’y a pas non plus de plaisir qui ne soit déterminé objectivement. »

Nous avons vu que le plaisir subjectif était intéressé, toujours. Que dans cet intérêt, s’exprimaient la répartie continuelle de déterminations objectives (c’est-à-dire communes) et subjectives.

c) L’évanescence de l’esthétique kantienne

Si j’ai bien compris ce qui est écrit dans Kant, le plaisir esthétique est

- désintéressé

- ne porte que sur la forme d’une impression empirique

- qui, en tant que synthèse non résolue (dans un jugement déterminant) entre la faculté de sentir et celle de connaître, produit un plaisir spécifique : esthétique.

Occurrence la plus prompte de cela pour Kant : la beauté naturelle.

Ma critique : ce choix est déterminé par les limites biographiques de l’expérience esthétique de Kant. Quid de l’histoire de l’expression symbolique? (Ce sur quoi reviendra Hegel.)

3) Esthétique de Kant : reprise, complétion et développement

Le jugement réfléchissant implique le temps : temps de contemplation, temps du jeu (de l’imagination et de l’entendement).

Le jugement esthétique est donc jugement par la réception. L’esthétique est expérience réceptive. Dire, comme Jauss, « esthétique de la réception » est un pléonasme.

Donc, du point de vue de l’impression esthétique, le temps est impliqué (avec l’espace, bien sûr). C’est le temps dans lequel le sujet se réfléchit dans l’objet.

Nous avons vu que cette expérience, Kant la comprend dans un dualisme : l’opposition Phénomène/Noumène.

Ce dualisme est surpassé par Hegel.

À partir de l’esthétique de Kant, Hegel montre qu’on peut dire l’objectif, l’en soi, précisément, la symbolique de l’esthétique.

4) Hegel : qu’est-ce que l’esthétique, qu’est-ce que le symbolique ?

Avec Hegel, l’esthétique prend une toute autre dimension, et de fait, il lui est prêté d’emblée sa signification pleine : celle du ressentir ; en corrélation avec la forme du sens manifeste à travers l’expérience esthétique : le symbolique dans l’expérience, c’est-à-dire le sens s’exprimant comme métaphore.

a) La dimension totale de l’esthétique

Avec Hegel, l’esthétique prend d’emblée une dimension totale : le jugement de goût n’est plus l’expérience paradigmatiquement récipiendaire de l’expérience esthétique, car l’esthétique est, de manière pour ainsi dire permanente, l’expérience du ressenti des formes symboliques effectivement pratiquées pour une civilisation donnée (en termes hégéliens, pour un « moment de l’Histoire » ; pour être fidèle par rapport à la philosophie hégélienne, sans être soumis à son lexique, nous nous efforcerons de produire des expressions équivalentes à celle de Hegel, auxquelles nous adjoindrons fréquemment, entre parenthèses, la « traduction » dans la langue de l’auteur).

La perspective de Hegel prête — à juste titre selon nous — une portée totale à l’esthétique et au symbole en ce sens : non pas que toute expérience serait de l’ordre du jugement de goût, ni que l’esthétique, ou le symbolique, serait des catégories supérieures, qui engloberaient, subsumeraient les autres dimensions du réel (ou « moments de l’être »), comme l’économique, le politique, le passionnel, etc (et nous expliciterons le « passage toujours fluide », pour le dire comme Hegel, de l’une de ces catégories à l’autre). Mais l’esthétique et le symbolique sont des dimensions consubstantielles de la vie humaine : l’esthétique est dite par Hegel  « manifestation sensible de l’Idée », c’est-à-dire que par l’esthétique, qui est elle-même l’expérience de la forme informée, mise en forme, se joue une connaissance, par laquelle l’Esprit, le sens se laisse percevoir.

Cette connaissance est esthétique en ceci que, comme nous l’avons écrit, elle passe par le ressentir, non par un exercice scientifique de connaissance, ni par un savoir pratique au sens de théorie indexée à la bonne réalisation d’un acte pratique. Ce ressentir est faculté d’exprimer non seulement son goût, mais aussi son dégoût.

Goût et dégoût : deux limites entre lesquelles se trouve (nous le gageons) toute l’anthropologie moderne (à la Levi-Strauss). Entre ces deux limites se trouve une connaissance à la fois intuitive et historiquement élaborée. Intuitive, elle ne se manifeste pas par la médiation d’un savoir scientifique au sens moderne du terme (c’est-à-dire établi selon les canons de la physique newtonienne, pour considérer la question du point de vue de Hegel, ou de telle ou telle partie de la physique contemporaine, pour la considérer depuis notre point de vue historique). C’est un savoir médiatisé par l’histoire : c’est l’histoire qui produit l’intuition.

Mais quelle histoire? Une histoire double :

- histoire culturelle (ou civilisationnelle)

- histoire personnelle (ou biographique).

Les deux histoires se répondent l’une l’autre, s’engendrent l’une l’autre. L’histoire civilisationnelle produit le sujet civilisé, lequel incarne cette détermination historique tout en prolongeant sa logique en fonction de sa biographie propre, laquelle est encore soumise à ce double jeu de déterminations, extérieures et intérieures, objectives et subjectives, la manière dont le monde agit sur le sujet et celle dont le sujet agit sur le monde.

Goût et dégoût ne sont pas les points limites d’un segment, mais les pôles d’une sphère du sensible. Dans cette sphère, toutes les nuances sont situées, polarisées, en fonction des déterminations temporelles dites précédemment. Alors, l’esthétique est une expérience soumise à un ordre hérité, l’histoire qui a produit une sensibilité, et les conditions de reproduction, de prolongement, de persévérance de cette sensibilité dans l’être, et dont le sujet individuel est le dépositaire momentané (à la fois le passager et l’acteur). L’esthétique est soumise à un ordre hérité, qui est le symbole.

Le symbole, ce n’est pas l’Allégorie — la Balance de la Justice, le Foudre de Jupiter et alii. Le symbole, c’est la dynamique de la métaphore effective, permanente et omniprésente qui permet d’organiser le sensible.

Car — et sur ce point, nous avons beaucoup avancé depuis l’empirisme naïf des penseurs anglais classiques pourtant indispensables à l’avènement d’une connaissance effective l’empirique — car, disions-nous, dans l’expérience humaine, l’expérience empirique n’est jamais pure de symbole et ne peut l’être. L’expérience humaine, c’est à la fois la seule expérience que nous connaissions directement et celle qui fournit les formes de toutes les expériences qui nous reconstituons quand nous tentons d’élaborer un modèle de l’expérience (si l’on peut employer ce mot ici) d’autres espèces vivantes.

Le symbole est caractéristique de l’expérience humaine. (Certes il y a des animaux qui paradent. Mais, et ici nous retrouvons Freud,) le symbole est médiation de la pulsion : il est mise en forme socialisée d’une pulsion à travers sa dérivation dans un objet, et la mise en forme de cet objet.

Le symbole à la fois le symptôme implicite et le signe explicite de la dérivation de la pulsion, de la négation de la naturalité de la pulsion, de l’ordination politique qui est au principe de l’identité humaine, du fait d’une espèce spécifique comme étant humaine. (Le social précède l’individu. Rousseau.) Le symbole exprime cette négation de la nature et cette affirmation de l’humain. Il est l’entre-deux, à la fois exutoire de la pulsion niée, et expression de l’affirmation de la forme politique de l’existence. En ceci cette expression est chérie par la Cité (au sens de société humaine), à quelque moment de l’Histoire qu’on la considère.

b) L’esthétique implicite et explicite (= objective et subjective).

Le terme de symbole est introuvable dans Kant. Et pour cause, Kant ne considère l’objectivité que sous l’angle de l’inconnaissable du point de vue du jugement déterminant. Il ne connaît pas l’inconscient.

Si l’esthétique est bien, comme nous l’avons vu, une expérience sans connaissance par le jugement déterminant ou concept (ou la catégorie pour l’écrire comme Hegel) ni même par la Raison pratique, Kant la considère presque comme inexpressive de toute connaissance : avec Kant, la connaissance esthétique se réduit au savoir que « cela me plait » et que ce plaisir prétend à l’Universalité.

C’est pourtant déjà beaucoup. Ce que trouve Kant n’est pas nul. Ce qu’il manque à énoncer, c’est le contenu effectif du jugement esthétique : la mise en forme du sensible comme dynamique universelle, ou encore, à la fois totale et dialectique, universellement effective et si contradictoire dans sa réalisation que le symbole participe des motifs de guerre (interpersonnelles, inter-étatiques, etc).

C’est tout cela qui se déploie déjà avec Hegel, et qu’il n’y a qu’à reprendre, éventuellement développer et impérativement actualiser pour comprendre la logique du symbole aujourd’hui.

 

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2 commentaires pour C’est quoi l’esthétique ? Réponse avec Kant et Hegel

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