Monde exposé : développement exponentiel des dispositifs d’exposition. Sur l’un de ses bords, mais un long bord, l’exposition d’art, si l’on en fait une question — simplement : qu’est-ce qu’une exposition ? — côtoie celle de la transparence, la prolifération de technologies et de démarches que celle-ci suscite. A cet égard, l’expression « dispositifs d’exposition » peut désigner aussi bien les manières dont les expositions d’art exposent, que celles dont le monde ne cesse de s’ouvrir par toutes ses ornières commerciales et prothèses numériques récentes.
Comment sommes-nous exposés ? Comment exposons-nous et quoi ? Comment nous exposons-nous ? Des engins furtifs survolent les périphéries parisiennes ; les coordonnées de chaque citoyen sont listées dans plusieurs centaines de banques de données différentes ; Georges Perec, prenant des notes sur les passants place Saint-Sulpice, était en ce temps là (1) un sniper inoffensif. Cependant, ces exemples sont les mauvais. La transparence, comme idéologie, se voudrait démarche de lien relationnel et d’assainissement. Or : « Loin d’éliminer l’opacité, cette quête de la transparence absolue la potentialise, créant des zones entières d’ombre et d’incompréhension. La presse révèle des affaires comme elle l’a sans doute jamais fait dans le passé. […] Le paradoxe reste qu’ils [les lecteurs] semblent n’en ressentir aucune satisfaction. (2) » En effet, comme le relèvent F. Aubenas et M. Benasayag, l’expansion de la transparence est l’expansion de l’opacité. La question de la définition de l’exposition en général, et de l’exposition d’art en particulier, devient celle de ce que l’une et l’autre définissent comme syntaxe de choses visibles. J. Rancière identifiait à travers différentes pratiques et aspirations de l’art actuel une unité « liant le propre de l’art à une certaine manière d’être de la communauté. (3) » Or, précise-t-il, l’occurrence inédite de cette manière d’être qu’occasionnerait l’exposition d’art ne peut apparaître que sur le fond de la vie courante. La prolongation de ce point de vue suscite la conception de l’exposition d’art comme expérience proposée d’une altérité dérivée depuis la distribution usuelle des choses et des corps ayant à faire avec la transparence.
L’acception restreinte de l’exposition d’art pourrait être celle-ci : la monstration d’objets dans un lieu identifié comme dévolu à la visite et à l’appréciation de ces objets. La « distribution » des objets est placée au niveau des objets eux-mêmes dans une acception actualisée. Ce qu’on appelle une « exposition d’art » serait alors la proposition sans cesse renouvelée d’une articulation d’objets, non seulement en fonction d’un espace de monstration, mais en fonction de l’usage de dispositifs proliférant jusqu’aux caméras vidéo surveillance dans son enceinte.
La Biennale de Paris est une démarche d’un autre courant que les Biennales usuelles, et cependant la reprise de cette appellation la situe parmi elles dans un ostensible pied de nez. Elle n’en finit pas de recommencer (4) et coordonne des espaces diffus dans la ville et au-delà. Son programme élit des processus de travail, souvent en cours, et des pratiques qui ne sont validées comme art que dans son déploiement spécifique — le vol infra conséquent, le détournement, des logiques de travail poussées à la limite de leurs applications possibles… Caractéristique du sens que peut adopter l’accent mis sur la syntaxe d’un espace diffracté, l’exposition Société Anonyme (5), l’année dernière au Plateau-FRAC Ile-de-France, se faisait à son tour lieu d’information et de renvoi à des travaux en cours dans la ville et le monde. Quelques morceaux étaient exposés pour rendre compte de leur tangibilité : postes vidéo et documentation, l’accrochage de quelques dessins, ça et là des artistes au travail à l’intérieur du centre. Une réussite sur le plan du traitement du centre d’art comme lieu à la fois en divergence et connectif dans une société de médias monoformés (6). Cela étant, le long de la paroi sud du Centre Georges Pompidou, la vue est actuellement donnée aux passants des visiteurs à l’intérieur. Corps exposés par « transparence ». Une théâtralité intrigante se met en place. A l’intérieur, eux observent les miniatures des travaux architecturaux de l’agence Richard Rogers. Quand on entre dans cet espace non sectionné de paroi, les tables larges à mi-corps, un panorama intra muros se fait jour. Ça marche mais c’est timide. A quand la considération critique et durable de la nouvelle donne de l’exposition au centre culturel le plus visité de France ?
Samuel Zarka / 2008
(1) 1974. Cf. Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, éd. Christian Bourgois, Paris, 1975.
(2) La Fabrication de l’information, Florence Aubenas et Miguel Benasayag, La Découverte 1999.
(3) Malaise dans l’esthétique, Jacques Rancière, éd. Galilée, Paris, 2004, p.39.
(4) Elle a lieu pendant deux ans, tous les deux ans. On conseille fort la visite du site, http://www.biennaledeparis.org/, riche en documents téléchargeables.
(5) Société Anonyme : Le Plateau, FRAC Ile de France, conception : Thomas Boutoux, Natasa Petrsin, François Piron, 14 mars – 17 mai 2007.
(6) « Monoforme » expression de Peter Watkins, qui désigne l’uniformité des formats médiatiques de masse. Cf. Media Crisis, Homnisphères, Paris, 2007.
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