Image et peinture

ADN / About David Nebreda, un film de Judith Cahen

Etre critique et avoir des amis artistes

Il est difficile d’être critique d’art et de connaître les artistes. Il faudrait des critiques et des artistes qui ne se rencontrent pas. Scrupule critique auquel sans doute pourtant des artistes répondraient en substance : t’inquiète, pas de problème, envoie la critique.

Quoi qu’il en soit, ce scrupule impose de rappeler cette petite chose, souvent oubliée : le rôle du critique n’est pas de juger les travaux. Le rôle du critique c’est de dégager à partir d’un travail son horizon.

Il y a des critiques d’art qui considèrent comme tenu, solide, inquestionnable, le paradigme par lequel leur propos peut se déplier. Pourtant une fréquentation diverse de ce qui se fait en terme de pratiques de symbolisation invite à mettre en question une telle attitude.

Pour exemple, il y avait sans doute “plus d’art contemporain” dans un clip de rap comme Bâtard de barbares, de Hi-tekk, que dans beaucoup de pièces “d’art contemporain” ; en ceci que sur le bord de la critique des images par l’image (vidéo en l’occurrence), le fait de travailler dans le champ général des productions clipo-filmiques diffusées sur Dailymotion, d’une manière libre de toute bienséances de White Cube ou de mondanité, permet comme en témoigne le dit clip d’aller au bout d’une intention et d’un risque esthétique.

Entre temps, il semblerait que le clip ait été censuré par Dailymotion ; malheureusement pour ceux qui souhaiterait voir ce travail ; et indice que sur nos plate-formes contemporaines de média, dès que c’est de l’art, ça gène et c’est dégagé.

Le rappeur Hi-Tekk doit se sentir assez peu concerné par l’art de galerie, celui inséré sur le circuit de la plus-value et confectionné, de manière assumée ou non, en vue de la salle d’enchères. A contrario, pas rares du tout sont les artistes d’art contemporain qui pratiquent la sonde et le puits dans les productions dites mainstream pour fabriquer leurs propres travaux. Un critique d’art connu et typique du demi questionnement de sa façon d’envisager les travaux d’art contemporain, Hal Foster, appelle cela, l’art d’anthropologue (à la suite je crois d’un artiste états-unien des années 60, Joseph Kosuth). Mais cette anthropologie pour mondanité tombe à plat pour toute personne à qui il arrive de fréquenter aussi de temps en temps le Franprix du coin pour s’acheter à dîner.

L’inconséquence White cubique est évidente mais peu souvent énoncée : déplacer des choses issues du commerce et des usages courants pour les disposer en exception, pour un regard esthète. Ce ne sont plus les mêmes choses, ce sont des spécimens de laboratoire esthétique. Le visiteur est invité à devenir l’esthète de sa propre vie quotidienne, quand ces objets-spécimens, ils les rencontre habituellement à l’état sauvage. Et c’est cette injonction au déplacement de soi qui provoque la gêne quand l’exposition prétend en outre montrer les choses telles qu’elles sont.

Une critique qui critique apprécie un artefact artistique dans le monde en général, pas dans un petit monde en particulier.

Façon de voir qui permet au critique de ne pas se répandre trop longuement dans l’épanchement de sa self-ignored substance de classe.

Nos moutons

Nebreda

Revenons-y.

Le mercredi 10 Juin 2009 à 20h30

ADN

de Judith Cahen (2005, 1h17)

Dans le festival
Insurgés du corps ! Art en action

Maison Pop’ de Montreuil et Cinéma Le Méliès

Discussion en présence de Judith Cahen, d’Alberto Sorbelli (artiste) et Ruwen Ogien (philosophe).

Critique

Trois temps :

1/ Présentation du film, concise et claire, par l’artiste

2/ Le film

C’est un film qui monte le parcours interrogatif d’une jeune femme, en relation avec un livre de photographies, faites par un artiste espagnol, David Nebreda. Plusieurs pages du livre sont montrées clairement dans le film. Les photos sont des mises en scène de David par lui-même. Ce jeune homme est dans la trentaine peut-être. Son corps est tellement maigre que, comme une autre personne le remarque dans le film, il ne peut manquer d’évoquer des images du Christ, de Auschwitz, de sidéen. En outre David se blesse et se saigne, au couteau ou autre ustensile coupant ou perforant, au cours de ce que le spectateur comprend être des “séances”. Il apparaît donc fréquemment dans une situation paroxystique de mise en danger. Son corps est montré, nu, le visage dissimulé parfois sous un drap, parfois sous ses excréments. L’alentour varie, selon qu’il est couché sur un lit, debout près du store d’une fenêtre qu’il lève partiellement, tenant un carton avec écrit en lettres de sang quelques mots sur la “résurrection”, assis par terre, couteau à la main, cercle de sang distinct sur le mur blanc contre lequel il s’appuie dans une position catatonique. Certaines images sont difficilement soutenables du regard.

Munie de ce livre, confié par un ami, la jeune femme le confie à son tour à plusieurs autres amis pour qu’ils lui disent après quelques jours ce qu’ils en ont pensé. Le film oscille principalement entre morceaux d’entrevues filmées, présentation des travaux de David, mais aussi, pastiches de ces travaux par la jeune femme, sous forme de photos, où, nue, et souvent avec couteau, mais sans se blesser, elle reproduit certaines situations nébrediennes. Et en dérive d’autres, comme, quoique vêtue d’une culotte, elle se tient penchée en avant les fesses vers le bassin d’un monsieur âgé dont on comprend qu’il s’agit de son père.

En outre, quelques extraits d’autres films de l’auteur, La croisade d’Anne Buridan, La révolution sexuelle n’a pas eu lieu… Des extraits courts d’autres films, sur Jacques Lacan… l’abécédaire de Gilles Deleuze.

Parmi les personnes interviewées, le spectateur peut identifier, à leur façon de parler du travail de Nebreda, sans doute quelques artistes, un danseur, plusieurs psychanalystes, d’autres personnes qui font autre chose… Il doit y avoir une dizaine ou une douzaine de ces personnes.

3/ La discussion

Elle est une bonne introduction à une lecture critique du film. Parmi les remarques portées par l’assistance, la plupart allaient dans le sens d’une reconnaissance de David Nebreda comme artiste fort, intense, direct ; à propos du film, comme d’une réussite.

Je restitue ici, en substance, quelques commentaire :

- David est malade, gravement malade.

- David est direct, tandis que la plupart des gens tergiversent quant à leur désir.

- Le film, sur un plan sémantique, est très réussi.

Admettons. Il est vrai que dès l’introduction, Judith Cahen nous a dit qu’en effet, David est schizophrène. Pour cette raison, j’ai apprécié cette remarque, objective, d’une spectatrice après coup : des types qui se font ça (ou dans le genre), il y en a plein.

Serai-je “objectif”, pour ma part, en relevant qu’à part ce dernier propos, et peut-être quelques autres remarques n’ayant pas été très développées, la grande majorité des commentaires allèrent des le sens de l’approbation, de la fascination, et d’une manière bien substantialiste, la considération de ces images comme étant “de l’art” ?

Serai-je objectif en écrivant pour ma part que ces images relèvent tout au plus d’une procédure d’art thérapie? Qu’une fascination pour cette expression plastique relève de l’égarement libidinal? Car il va de soi que la morbidité de l’état de David ne saurait porter son travail dans une perspective esthétique pérenne.

Sur cet “il va de soi” je veux bien discuter. En attendant j’ajoute que.

La sur-focalisation de David sur son être exige, au-delà de son propre renfermement sur lui-même, une attention portée sur la seule cellule que constitue chacune des images.

Les procédés d’esthétisation des images (certes, maîtrisés), toutes de nimbe, installent chacune d’entre elles comme re-présentation du Christ, d’un concentrationnaire, d’un sidéen. Esthétisation assez vulgaire au demeurant, une fois distanciée la fascination : pour tout dire, cet esthétisme peut être retrouvé sur plus d’une pochette de groupe de Death metal. David Nebreda est kitsch.

Ce qui n’est pas critiquable en soi (peut-être le sait-il, le fait-il en conscience), mais cette perspective prend le contre-pied de toute recension fascinée, ou maternelle ou symptomale de son travail.

Car “l’artiste expression des psychopathologies de son époque”, il semble que ce soit un motif éminemment jonction de siècle, du dix-neuvième au vingtième, s’entend.

En outre, l’insistance de Nebreda, pour l’absence totale de mise en comparaison, sur un plan esthétique, de son travail, par rapport à celui des ses contemporains, tel que nous l’explique après le film Judith Cahen, ce refus de toute participation au commun, referme dans l’autisme ce travail et son spectateur comme proie.

A propos du film, la référence lacano-deleuzienne ne vient pas contextualiser le propos dans le sens où ce semble vouloir être indiqué, c’est-à-dire au premier degré. D’abord le schizo deleuzien n’est pas le malade type Nebreda. Le “je dis toujours la vérité, mais elle ne se laisse pas dire toute” de Lacan ne vient pas faire des images de Nebreda des expressions de quelque chose qui serait la vérité (ou une vérité) complétée. Le parcours alentours de Nebreda ne le rencontre jamais là où il est, dans l’humour finalement.

Entre détachement et dégoût, entre détachement et fascination, entre rejet de certaines personnes interrogées dans le film et approbation de certaines personnes du public, Nebreda est sans doute ailleurs, dans quelque chose qui lui appartient, tellement qu’il pourrait mourir sans que personne ne s’en aperçoive.

Pour cette raison merci de rappeler que les schizo-nebrédiens (pas deuleuziens, je le rappelle) sont nombreux, et qu’à louer le travail de David, le prenant pour exemplaire sur la ligne de la transgression, les messieurs et mesdames dans la salle de cinéma achèvent de signer leur désinscription symbolique d’avec autrui.

Samuel Zarka

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