Scène

Tanzstück#3, une pièce de Laurent Chétouane

 t_235

MC 93, Bobigny, Rencontres chorégraphiques de Seine Saint-Denis 2009

Construction

Deux parties, une pour un homme jeune, l’autre pour une jeune danseuse.

Homme et danseuse, plutôt que danseur et femme. Le choix est un peu personnel ici, mais n’est que réponse aux appuis du spectacle lui-même.

En effet. La première partie c’est la présence d’un homme, qui est aussi un danseur, mais c’est sa qualité de personne qui est mise en jeu là. Il énonce des faits — je suis debout, je ne suis pas couché —, des faits relatifs au pacte avec le spectateur venu pour la danse —  je ne peux pas me coucher… —, énonce des gestes, en les effectuant, ou non, en même temps — j’allonge ma main… Le spectacle a commencé sur des positionnements : il a traversé la scène et s’est placé au loin, puis s’est approché près de nous, nous a regardé ; un moment donné il est sorti de la salle ; il s’est aussi laissé tomber plusieurs fois au sol, entièrement ou pour partie (le bras, la jambe).

Cet homme jeune est de peau blanche, il est blond, les cheveux un peu gras, un peu ébouriffés, un peu barbu, les vêtements courants, t-shirt vert, pantalon de velours strié, coupe droite.

Dans la deuxième partie, il y a la jeune danseuse, qui elle ne parlera pas. Elle adresse, assez souvent, un regard tout droit vers un spectateur, puis un autre, ses iris clairs parfaitement discernables. Sa danse se construit sur le temps restant, peut-être la moitié du spectacle (qui fait peut-être un peu moins d’une heure) ; je relève la phrase, plus ou moins la même, quatre ou cinq fois, tout du long : saccades, une posture ou étape corporelle après l’autre ; les épaules se rentrent, recroquevillant tout le corps vers l’intérieur […] les deux mains en cône devant la bouche s’en écartent […] elle passe au sol assise sur le flanc des cuisses […] ; il y a des temps d’attente, allongée sur le dos, bras étendus au-dessus de la tête, debout face à une partie angulairement convexe du mur à droite, puis à gauche.

Elle a la peau blanche, elle est brune, les cheveux ondulés épais attachés derrière la tête, elle porte un pull queconque, mi coloré mi miteux, qu’elle enlèvera et elle aura alors un t-shirt bleu léger et pas de soutien-gorge ; un pantalon gris coupe un peu ample et droite, pieds nus. Elle est de taille moyenne.

Poétique

En fait j’ai l’impression d’avoir vu la même pièce l’année dernière.

C’était un spectacle de Simone Aughterlony. Un homme et une femme se partageaient le temps, l’espace. Certes, ils étaient parfois tous deux sur le plateau. Mais pas toujours ; et il y avait aussi des temps de regard du public, des considérations à voix haute sur le spectacle, le fait de le faire, de devoir le faire, de devoir passer par des passages obligés ; elle, elle faisait comme si elle se faisait mal en faisant des mouvements demandant un peu de souplesse ; lui, il faisait une danse intuitive, nu, le pénis collé par un bout de scotch au bassin pour pas pendre.

Ce qui fait qu’avec le présent spectacle, j’ai l’impression d’assister à un cours de rattrapage sur l’avant-garde historique. Mais on m’avait pas prévenu.

Les manquements

L’éveil, du danseur présent sur scène énonçant sa présence et ses gestes, manque le pragmatisme dont il semble prétendre user. Car rien n’est neutre, ni blanc, ni pur ; ni le langage employé (avant d’apparaître sur scène, ses premiers mots sont projetés sur le mur du fond : je suis là ; un énoncé typiquement au-dessous ou au-delà de la présence physique factuelle devant nous ; la sobriété de cet énoncé d’ailleurs, comme poétique de la langue à la Tarkos, amorce à peine sa ressource par la suite du spectacle, lors des phrases suivantes et successives prononcées, du fait d’une adhérence factice entre celles-ci et ce qui est vu, montré ; soit dit en passant, avec Tarkos, l’énonciation sobre prend à la longue des proportions hallucinatoires) ; rien n’est neutre, ni blanc, ni pur ; ni leurs fringues ; ni le questionnement tel qu’ils l’œuvrent.

Au contraire, j’ai l’impression d’assister à l’éveil d’un Pierrot lunaire n’assumant pas le pacte théâtral ; mais jouant, dans son idée, avec la “convention” dans une acception toute formelle : un devoir-faire, tel qu’il l’énonce : être debout, montrer… Se substitue au théâtre une mise en défaut de se devoir-faire imaginaire, par un strip tease énonciatif. Du coup, le don à l’attention des personnes venues, fait défaut ; c’est où le bât blesse. Les personnes du public ne sont pas les censeurs, les parents, mais des personnes qui attendent que leur soit rendu le don de leur venue. Si un enjeu du théâtre contemporain est de subvertir la Loi du spectacle, nous sommes ici, comme l’année dernière, à mi, à tiers, à quart chemin, quand la seule supension de cette Loi nous laisse en plan.

De sorte que les arrêts de l’homme jeune, les questionnements de son état circonstancié de danseur, sont proférés  dans un arrêt plus global, celui du rendez-vous avec nous, non investi celui-là. La boîte noire et le temps pour le spectacle, comme écriture spécifique, sont récupérés, en surface, au service de la monstration de notre présence, à tous, sagement à notre place, ce qu’on avait remarqué… Raison pour laquelle le caractère dépourvu des deux intervenants se succédant fait penser à une pub Coca Cola dont on aurait ôté décor, musique, produit, ne laissant plus voir que l’acteur livré à lui-même dans un espace où la consommation fait soudainement défaut.

Cela étant, avec elle, ce n’est pas exactement la même chose. Parce qu’elle danse justement et néanmoins. Passons sur la musique, rock n’rollo-anecdotique ; reprenons d’où elle le croise lui : Pierrette perdue au beau milieu d’une scène, se meut  poupée articulée de chair. Pourquoi les quasi spasmes? Pourquoi l’épilepsie durante? Pourquoi la monstration du mutisme? Est-ce qu’il s’agit de pointer de l’ineffable? De la singularité opaque, sensible entre le moment de mouvement écrit (vraisemblablement avec, si ce n’est par, quelqu’un d’autre) et l’absence de mouvement, le regard toisant vers nous censant le rappeler incessamment? Mais dans ce cas là, c’est pareil… merci, nous… savons.

(Enfin j’ai pas demandé aux autres, mais je suppose.)

L’avant-garde, sur place

Avant-garde est un nom pour la prise de risque.

Si d’une année sur l’autre, on est au même point, et que l’année précédente était déjà une ressassée d’un risque d’il y a quarante ans, je suis déçu.

Ceci dit, la danseuse, Sigal Zouk, a une grâce personnelle.

NB :

sur le spectacle de l’année dernière.

Pour les rencontres chorégraphiques de Seine Saint-Denis.

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