Edvard Munch, et les métamorphoses du romantisme

Je reprends cet intéressant article publié par Antoine Lionel dans la revue ARTPASSIONS (mars 2010)

à propos de l’exposition « Edvard Munch, ou l’anti-Cri », à la Pinacothèque de Paris, 19 février – 18 juillet 2010.

En écartant délibérément le tableau le plus connu d’Edvard Munch, Le Cri, la Pinacothèque de Paris offre de connaître, à travers l’exposition qu’elle consacre à l’artiste norvégien, la diversité de sa trajectoire picturale.

Studenterlunden. Nuit d’été.

On appelle « expressionnisme » l’exagération des expressions dans l’art. Les corps et visages simplifiés peints par Munch (1863-1944), et passant par toutes les variations passionnelles, en sont une manifestation. En ceci, Munch croise les Viennois : l’érotisme d’Egon Schiele, les tons vifs d’Oskar Kokoschka. Cependant que le terme d’expressionnisme est trop lapidaire quand on visite cette exposition. Ce qu’intègre Munch à son art est autrement plus complet.

Et pour cause, avec Munch, ce ne sont pas seulement les visages ou les expressions qui sont exagérés, mais aussi les ambiances. Juste avant lui, Poe, Nerval, Baudelaire, parmi les poètes, avaient entrepris de rendre, par l’art, les modifications de l’atmosphère, selon l’état de l’artiste. Tout un romantisme précède Munch, et en digne héritier, son approche picturale transcrit une expérience de ce que le monde des affaires décide de ne pas voir.

Edvard Munch naît l’année de décès d’Eugène Delacroix, et de présentation au public du Déjeuner sur l’herbe de Manet. Du chef de file des romantiques, il reprend les nébuleuses colorées, le primat de l’intensité. Quant au premier maudit de l’avant-garde, qui dégage de la toile les prémisses du courant néoclassique des Cézanne, Gauguin et Van Gogh, Munch l’accompagne, mais ne s’y rattache pas. Sa tension picturale l’incline moins à la compréhension de la constitution de la peinture, qu’à l’expression qu’elle permet de ce qui est nié par la société bourgeoise en ascension. De Manet, qui l’impressionne toutefois, il reprend essentiellement la franchise. Le Joueur de fifre devient Femme au chapeau rouge sur le fjord.

Munch laisse l’impressionnisme à ses variations de luminosité. Les paysages, sobres et clairs, qu’il peint lui-même à ses débuts, il n’y reviendra plus. Les espaces sans représentations d’hommes et de femmes sont rares, pour lui. Plus importante sont leurs conditions amoureuses d’existence. Etonnement, cette question de l’amour, pratiquement omniprésente dans la peinture de Munch, est peu abordée dans les commentaires professionnels. Combien d’expressions de la fusion chez Munch ? Le thème amoureux scande le parcours de l’exposition. Celle-ci s’entame et termine par des tableaux de la Madone.

Ces commentaires s’arrêtent toutefois sur la dialectique du silence et du bruit. Par extension, ils en viennent au mouvement d’âme qui préside au tableau. L’absence du Cri, expression du silence, permet ici de présenter les modulations sonores, et donc picturales et graphiques de Munch. C’est toute une expérience du mouvement qui est synthétisée picturalement. Munch ne représente pas son état, mais exprime selon cet état. Mouvement de l’âme et état du tableau sont en relation d’engendrement réciproque. Une réciprocité reconduite dans le temps de la peinture, avec l’acte de peindre au dehors, ou de ramener en chambre les expériences urbaines.

Garçon de Warnemunde

Alors les commentaires touchent juste : la marginalité éprouvée d’abord, recherchée ensuite, autorise la production d’art. Selon un romantisme moins noir que celui de Quincy, et plus pathétique, qui fait de Munch un proche de Strindberg. D’une bohème à l’autre, à Christiana (qui n’est pas encore appelée Oslo), Paris et Berlin, c’est l’évolution d’un symbolisme, entendu au sens large : expression du dérèglement de la peinture, et expression de celle du peintre lui-même.

Les tableaux délibérément détériorés, dès 1885, sont présentés. C’est au retour d’un premier voyage à Paris que Munch entame l’une de ces toiles. Elle est majeure dans son parcours. C’est L’Enfant malade. Son modèle est sa sœur, Sophie, tuberculeuse. Toute l’enfance de Munch s’était déroulée dans un climat pathologique, rappelé jusque par la profession de son père, médecin. Selon un processus de retouche long et laborieux, Munch agrège sur cette toile, de manière encore chaotique, mais déjà explicite, des éléments essentiels de sa technique. L’image est extrêmement abimée ; mais c’est ce qu’il veut obtenir [1].

Nuit d’hiver

Son expérimentation ne sera pas scientifique, dès lors, mais narcotique. Arrondis et aplats de couleur en participent. Le contraste entre la lourdeur du trait et la vivacité de la courbe, appuie sur la couleur, mais contre la dépendance à l’illusionnisme. Goya est repris, sauf que la folie tend à passer du côté du peintre. L’art nouveau et le symbolisme de Klimt s’accentuent dans la simplification des thèmes, et la maximisation de leur intensité.

Munch propose une obscurité colorée. La Frise de la vie peut être le bout de la nuit. Il s’agissait du projet, inaccompli de son vivant, d’une fresque constituée par l’ensemble de ses toiles. A l’époque, les ventes de Munch, en lui permettant de vivre, empêchaient du même coup que ce projet se réalise. L’exposition y pallie.

Baiser sur les cheveux

Antoine Lionel

Pour ARTPASSIONS

Exposition « Edvard Munch ou l’ “anti-cri” »

Direction artistique : Marc Restellini

Commissariat : Dieter Buchhart

19 février – 18 juillet 2010

Pinacothèque de Paris

28, place de la Madeleine, 75008 Paris

www.pinacothèque.com

Crédit photographique : Pinacothèque de Paris


[1] Peter Watkins accorde à l’élaboration de ce tableau une place privilégiée dans son film, Munch, la danse de la vie (1976).

Share:
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • LinkedIn
  • Twitter
  • viadeo FR
  • Wikio

Leave a Reply

 

 

 

You can use these HTML tags

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>