Le Grand Paris et le réalisme

Ce texte a fait l’objet d’une première publication dans la revue ARTPASSIONS en mars 2010.

Si les projets sont beaux, c’est parce qu’ils sont mortels


Aubervilliers, photo Atelier Christian de Portzamparc

Le projet du « Grand Paris » a étonné quand il fut promulgué il y a presque trois ans. A la question du sens, la réponse donnée fut celle de préposer la capitale française à une configuration post-Kyoto, assurant sa conformité aux exigences à la fois environnementales et urbanistiques de ce siècle, tout en améliorant la qualité de vie des citadins. L’ambition déclarée satisfera-t-elle les attentes qu’elle suscite ?

L’idée qu’il se fut agi d’une lubie napoléonienne du président français n’a duré qu’un temps. Car oui, cela faisait des années que la densité de trafic et les enclaves urbaines autour de l’Ile-de-France imposaient de rénover de fond en comble l’aménagement de la région, quoiqu’à force d’attendre, personne n’y pensait plus. L’incertitude financière venue, une annonce fut passée selon laquelle le chantier du « Grand Paris » participerait de la reprise, pouvant faire doubler, en quinze ans, la croissance de la région par la création de 800 000 à un million d’emplois et un investissement de 35 milliards d’euros dans les travaux. A ce moment là, Christian Blanc, secrétaire d’Etat chargé du Développement de la région capitale, avait déjà transformé l’intention en investiture : dix des plus prestigieux cabinets européens de création architecturale s’étaient vu confier la mission d’imaginer le Paris de demain, et un rendez-vous était programmé pour examiner leurs projets un an plus tard.

Le citadin, désireux de s’informer des lignes d’évolution prévues pour son cadre de vie, aura été tenu d’attendre fin 2009, que l’agitation confinée en cabinets d’architecte puisse exposer ses résultats au grand jour. Au cours d’une exposition qui s’est tenue à la Cité de l’architecture, il a pu découvrir, en dix pavillons, tous les aspects du projet tel que l’avaient compris les architectes et urbanistes, dans un complexe de sons, de photographies, de dessins, de maquettes et de vidéos. Ecologie et bien-être urbain, ces idées axiales nous ont sembler, pour notre part, traverser l’ensemble de l’exposition.


Photo Atelier Jean Nouvel

Mais le rêve parisien ne se passe pas comme prévu, car Christian Blanc finit par l’annoncer suite à l’exposition, le budget ne sera pas à la hauteur des premières estimations. Effet en retour de la crise économique? Quoi qu’il en soit, les architectes sont tombés des nues, pas assez sonnés cependant pour que Jean Nouvel ne lance des éclairs sur le Secrétaire d’Etat, par le biais d’une lettre cinglante publiée dans Le Monde. Les participants, très engagés professionnellement et médiatiquement dans ce qui avait été annoncé comme étant le plus ambitieux chantier du début de siècle en France, ne purent que regretter de se voir ôter les moyens de concrétiser les propositions effectuées, et de contenter les attentes, désormais attisées, des Parisiens. Comme sur la selle d’un cheval cyclothymique, ceux-ci étaient désarçonnés dans leurs perspectives urbaines, dont la nécessité était, entre-temps, redevenue d’actualité.

Cette période de dégrisement fut aussi celle de la prise de parole des professionnels non conviés le soir du festin, quand on y croyait encore. Dans la revue Futuribles [1], une analyse signée par Jean-Paul Lacaze pointait la carence de considération, dans les propositions élaborées par les architectes, des dimensions économiques et topologiques relatives à l’aménagement des alentours de la capitale. En contrepoint, son tempérant voisin de revue, Jean Haëntjens, l’invitait, ainsi que les citadins, à se libérer d’un imaginaire structuré à partir de la tradition du centralisme républicain, touchant en France, comme toutes choses, l’urbanisme. Les exemples du baron Haussmann et de Delouvrier, qui ont dirigé la réfaction de la région parisienne sous Napoléon III et de Gaulle respectivement, constitueraient la base implicite de projection dans le futur citadin en France. Et il est vrai que le projet initié par le président Sarkozy ne peut que rappeler, au moins temporairement, ces deux périodes de reconstitution massive de la région capitale. Le long et douloureux épisode des percées de boulevard avait à l’époque alimenté le roman français. Un souvenir aujourd’hui diffus, auquel se substitue l’amère ambivalence des « grands ensembles » et « villes nouvelles » promus par Delouvrier durant les années 1960 et 70. De leur sècheresse, accentuée par leur développement sporadique en cités-ghettos longtemps silencieux mais aujourd’hui surmédiatisés, la conscience nationale a déduit, paradoxalement aux rêves urbanistiques, les limites de la démiurgie architecturale. Une ville ne peut être une invention d’esthète [1], et pour l’essentiel, la vie qui l’occupe ne peut être maîtrisée selon une logique de planification intégrale et de fonctionnalisme sophistiqué.

Reste que pour le « Grand Paris », les architectes ont voulu répondre aux préoccupations du présent. Sur un plan macroéconomique, fut très remarquée la proposition d’Antoine Grumbach d’une liaison entre Paris et la mer par Le Havre. Les stratégies d’ouverture et le développement selon des timelines (lignes de temps) proposées par l’atelier AUC (Djamel Klouche) ont signifié la prégnance du legs historique parisien en fait d’infrastructures. Sans qu’il soit nécessaire d’en appeler à volontarisme de la reconversion, la région parisienne est en train de s’adapter, déjà, à de nouvelles normes. Le mouvement en cours ne devrait qu’être accompagné en douceur, comme y invite Jean Nouvel, en proposant non pas détruire les « barres », mais de les refaire du dedans. Le « Central Park » de la Courneuve et les jardins suspendus sur une île d’Ivry Sur Seine proposés par l’Atelier Roland Castro ressortissent du même esprit. Sur un plan strictement artistique (mais qu’en restera-t-il à terme ?) les Parisiens se sont vus proposer une tour sur la pointe de l’île de la Cité, ainsi que des œuvres urbaines sur les quais de la Seine ou la tour Montparnasse.

« Densité », photo AUC

Le vote du budget par l’Assemblée Nationale, en novembre 2009, portait prioritairement sur une réfaction des liaisons interurbaines. Un établissement public, baptisé « Société du Grand Paris », a été créé, avec pour fonction de concevoir et d’élaborer le schéma de transport à venir, et d’en assurer la réalisation d’ici 2023. L’ambition visuelle, si elle ne s’est dissipée, s’est amoindrie, tandis que s’est imposée la construction d’un métro régional à grande vitesse. Seul le passage de cette « rocade » par la future Cité du cinéma de la plaine St Denis, à laquelle travaille actuellement Luc Besson, rappelle les rêves urbanistiques. Et nous nous demandons si, quoique les tours vertigineuses ne semblent plus d’actualité, ce n’est pas effectivement sur cette base aplanie, définissant une politique de désenclavement et de structuration économiquement saine, que l’existence des parisiens de demain sera enviable.

Annulaire rapide, photo Atelier Christian de Portzampac

[1] Futuribles n° 357, novembre 2009. Site web.

Crédit photographie : AUC, Atelier Jean Nouvel, Atelier Christian de Portzamparc.

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